Home La vie au Japon Les toilettes, la culture en un mot
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Les toilettes, la culture en un mot

La première fois que je suis venue au Japon il y a 10 ans, je ne parlais ni ne pouvais lire le japonais. A 10000 km de chez moi, ce pays était exotique et complètement inconnu. J’étais une touriste ignorante, et ne savais ce qui était mis à ma disposition. Autour de moi, les odeurs, les bruits, les lumières, les gens, tout était différent. Bien que je savais que Tokyo était très loin, je ne pensais pas que cette ville, une des plus grandes métropoles du monde, serait si différente et qu’il serait si difficile de m’y retrouver. Mon attitude décontractée et insouciante me causa quelques surprises lorsque je me suis rendu compte que les gens parlant anglais n’étaient pas tellement nombreux, et que presque tout était écrit en caractères chinois qui m’étaient alors complètement inconnus. Cette situation très ≪ Lost in Translation ≫ fut à l’origine de nombreux souvenirs inoubliables et passionnants, assez innocents et franchement drôles.

Au fil de mon sejour, j’ai assimilé quelques phrases simples qui m’ont un peu aidé dans cette jungle de caractères chinois et de systèmes complexes. Néanmoins, ces deux éléments combinés furent la cause d’un ≪ incident des petits coins ≫ que je ne suis pas prète d’oublier. Le Japon, célèbre pour sa haute technologie et sa tendance à la propreté, avec ses bains publics et ses sources chaudes sur tout le territoire, est probablement aussi le pays aux toilettes les plus hi-tech au monde. Au Japon, beaucoup de toilettes, notamment dans les grands magasins et les bons restaurants, sont de véritable ≪ machine à laver les gens ≫. Le couvercle se lève et se rabaisse automatiquement, durant les périodes de froid, la lunette est chauffée, et à côté, il y a un clavier digne d’un ordinateur sophistiqué, plein de boutons aux fonctions diverses. C’est assez étonnant et impressionnant pour celui ou celle qui n’est habitué qu’à l’unique bouton de la chasse d’eau, et, le tout n’étant expliqué qu’avec ces satanés caractères chinois, c’est aussi très frustrant pour celui ou celle qui ne peut les lire, et qui se trouvera alors pour le moins perdu. Sur quel bouton est-on supposé appuyer, et qu’est-ce que cela va-t-il déclencher, et quand ?




J’ai du apprendre ≪ a la dure ≫, par essaies et vicissitudes. Pour mon premier voyage, je me suis rendue sur une petite île du nom de Miyajima sur la côte de Hiroshima. Cet endroit idyllique est comme un voyage vers le passé, plein de temples et de bâtiments anciens, de gens en kimono, et de daims en liberté. Je logeais dans un ryokan, une auberge traditionnelle japonaise, simple et en bois, bref, un véritable stéréotype de l’image du Japon. Je venais juste de prendre possession ma chambre, et désirais faire un petit tour aux toilettes après un long voyage. La salle de bain était raffinée, avec la beauté de la simplicité et une douce odeur de pin. Les toilettes semblaient sortir tout droit d’un film de science fiction, une machine ultra moderne, avec un clavier aux indenombrables boutons. Je me suis assise sans réfléchir, et ai regardé avec étonnement et curiosité ledit clavier. Quand vint le moment d’appuyer sur le ≪ bouton magique ≫, je fus soudainement prise d’un léger sentiment de désespoir et d’appréhension. J’ai alors dirigé une nouvelle fois mon regard sur la clavier, avec plus de sérieux cette fois, mais plus je l’observais, plus la confusion s’emparait de moi. Après 30 minutes, de recherches infertiles, assise là, j’ai décidé d’appuyer sur l’un des plus gros boutons, qui semblait être le bon. A ma grande surprise, ce bouton avait déclenché un jet d’eau ascendant. Apparemment, nerveuse, j’avais dû appuyer sur le bouton tellement fort qu’il était resté bloqué et l’eau n’avait cesse de jaillir, m’assaillant litteralement. J’ai essayé avec désespoir tous les autres boutons, mais sans résultat. J’ai tenté de me lever, mais le jet était si puissant qu’il envoyait de l’eau jusqu’au plafond. Le pire était que, pour je ne sais quelle raison, la cuvette n’avait pas de couvercle, ne me donnant d’autre choix que de ma rasseoir et de garder le jet sous contrôle par mes propres moyens.

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Alors que, au bord de la dépression nerveuse, j’avais presque abandonné l’idée de trouver une solution à mon problème, j’aperçu sur le mur un bouton portant en rouge l’inscription ≪ bouton d’urgence ≫, sur lequel j’appuyai une bonne douzaine de fois. Quelques petites minutes plus tard, une dame agée en kimono accouru dans les toilettes. Elle semblait pour le moins étonnée de ce qu’elle vu, même si je pouvais comprendre qu’elle faisait tout son possible pour ne paraître ni surprise ni étonnée. Pour ma part, je ne me suis jamais sentie si humiliée de toute ma vie, et je fermai les yeux espérant que ce soit rapidement terminé. La dame en kimono mit fin au jet d’eau par une simple pression sur un bouton, fit une courbette, et s’en alla avant que j’aie pu m’en apercevoir. Le même après-midi, un jeune employé de l’hôtel, qui parlait un peu anglais, m’expliqua les fonctions des boutons. Il y a un bouton déclenchant simplement la chasse d’eau, un autre pour une chasse plus légère, celui sur lequel j’avais appuyé, qui déclenche le jet d’eau pour se nettoyer, et un dernier pour sécher. Les fonctions des autres boutons étaient trop compliquées, et je me suis alors contentée de celui de la chasse d’eau. Aujourd’hui j’en suis venue à jouir du luxe offert par les toilettes japonaises, et repense à mon malheureux ≪ incident ≫ comme à un souvenir amusant de ma première rencontre avec ce surprenant pays qu’est le Japon. Néanmoins, même si je peux maintenant rire de cet évènement, j’espère que ces gadgets seront disponibles avec des explications en plusieurs langues pour que d’autres puissent profiter de cette merveilleuse invention sans avoir à subir la même ≪ inoubliable ≫ expérience que moi.

Il y a dans la culture japonaise de nombreuses règles tacites et d’étiquettes uniques pour tellement de choses, y compris pour les toilettes. Un jour, chez des amis, j’ai oublié qu’il y a des chaussons spéciaux à utiliser seulement aux toilettes. J’ai parfaitement pensé à changer de chaussons en arrivant dans les toilettes, mais je suis retournée directement dans le salon, avec aux pieds, les chaussons jaunes fluo des toilettes, ornés des gigantesques caractères ≪ WC ≫, qu’il était impossible que les membres de la famille, assis autour de la table, ne remarquent pas. Je fus une nouvelle fois prise d’un sentiment de solitude, devenant pour sûr rouge jusqu’aux oreilles, lorsque mon ami me désigna mon erreur devant toute la famille, qui essayait de ne pas rire. Encore un de ces moments ≪ Lost in Translation ≫, expériences qui, heureusement, se font de moins en moins nombreuses au fil du temps, mais qui, parfois, arrivent encore. Cependant, il faut dire que les Japonais sont des gens très amicaux et compréhensifs, qui s’efforcent de limiter les dégâts lorsque quelqu’un se couvre de ridicule. Ils font vraiment tout leur possible pour ne pas en faire trop autour des ≪ incidents embarrassants ≫ des autres, s’efforcent de ne pas montrer leur amusement, et essaient du mieux qu’ils peuvent de vous aider.

 

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Les Japonais ne sont pas seulement des personnes très propres, ce sont également des personnes très polies, qui, la plupart du temps, essaient de ne pas déranger les autres de quelque manière que ce soit. Au Japon, il y a par exemple, sur le mur des toilettes, des dames tout du moins, une boîte à son de chasse d’eau. Cette invention résulte du constat que, les femmes principalement, avaient tendance à tirer à de nombreuses reprises la chasse d’eau pour masquer le moindre bruit inconvenant. La tendance à la propreté des Japonais est tellement prononcée qu’il existe même des ≪ wash-toilet ≫ portatifs pour pouvoir conserver une grande hygiène même en voyage dans les pays où ce système n’existe pas. Cette version portative fonctionne sur batterie, ne fait que 7 cm de long sur 5 de large, pèse 250 grammes, est équipée d’un jet normal et d’un jet plus doux, et existe en rose et en bleu.

 

toilet3Il y a de nombreux systèmes perfectionnés pour rendre les toilettes plus pratiques. Les maisons japonaises étant généralement relativement petites, il y a des cuvettes de toilettes et des lavabos compacts, et, des équipements combinés. Beaucoup de toilettes sont des combinaisons de toilettes et de lavabos, avec sur le dessus, un robinet duquel de l’eau coule automatiquement après avoir tiré la chasse. Les toilettes japonaises originelles sont fort différentes de ce qui est aujourd’hui le standard et provient de l’occident. Les toilettes vernaculaires, appelés shagamishiki, consistent en un trou dans le sol, simple et hygiénique, mais certes moins confortables que les toilettes modernes sur lesquels on peut s’asseoir. De par le monde, il y a en gros deux types de toilettes : celles où l’on s’assoit, et celles où l’on ne s’assoit pas. C’est la Turquie qui marque la frontière entre ces deux styles de toilette. A l’ouest de la Turquie, la norme est aux toilettes où l’on s’assoit, alors qu’à l’est, les toilettes où l’on ne s’assoit pas constituent le standard. Aussi, en Europe, les toilettes où l’on s’assoit sont fréquemment appelées ≪ toilettes à la Turque ≫. Les toilettes japonaises sont en usage depuis l’époque de Heian (794 - 1185), et le sont encore aujourd’hui. Parfois, notamment chez les personnes âgées, on peut trouver des toilettes shagamishiki aménagées pour être plus pratique par l’ajout d’un simple siège.

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L’industrie japonaise des toilettes est incroyablement avancée, avec des produits hi-tech et de constantes recherches pour une optimisation des conditions de confort. L’état actuel des toilettes aux Japon peut être vu comme le reflet de la culture japonaise, ou, autrement dit, comme un résumé en un mot de cette culture. La corrélation entre la culture et le design des toilettes au Japon a une longue histoire, et est par exemple décrite par le célèbre romancier Tanizaki Jun.ichiro (1886 - 1965) dans son essai Eloge de l’Ombre (In.ei Raisan, 1933). Il y décrit les toilettes japonaises comme un lieu d’apaisement pour l’esprit. C’est, selon lui, un lieu bâti en harmonie avec la nature, où l’ombre prodiguée par la végétation ambiante et la sombre lumière émise au travers de la porte en papier, produisent une ambiance magnifique, exquise et unique. Plus loin, il ajoute que c’est un endroit propice à la méditation et pour ressentir le parfum des saisons, qui est un élément essentiel de ≪ l’esprit japonais ≫. Il conclu que les toilettes japonaises constituent l'élément le plus raffiné, et le plus plaisant de l’architecture japonaise, et qu’elles sont même aussi inspirées que nombre de poètes de haiku dans leurs oeuvres. Les toilettes japonaises modernes ne sont probablement pas autant en harmonie avec la nature que celles décrites par Tanizaki, mais elles sont sans aucun doute un lieu de repos pour l’esprit, et de contemplation, loin de l’effervescence du monde exterieur. Aux toilettes, il m’est arrivé tant de fois de me trouver à rêvasser ou perdue dans mes pensés, ayant complètement perdu toute notion du temps.

En repensant à mes ≪ incidents des petits coins ≫ au Japon, je dois admettre que cela en a fait rire plus d’un, moi la première, et ces nombreux moments de solitude au Japon m’ont appris beaucoup. Etre dans un endroit où les choses les plus habituelles fonctionnent différemment, stimule et force à penser de manière différentes pour trouver la solution à des situations nouvelles. La chose la plus importante que j’ai apprise de mes erreurs nées de ma rencontre avec la culture japonaise est de ne pas me prendre trop au sérieux, et d’être capable de rire de mes propres maladresses. L’ironie sur soi-meme est un tel soulagement et un acquis si précieux, que mes soi-disant incidents en valaient la peine. Il faut dire aussi qu’il n’y a vraiment rien de tel que de s’asseoir sur une lunette de toilettes chauffée par un jour de grand froid, et que la modernité des toilettes au Japon est un formidable anti-stress dans une vie quotidienne stressante et bien remplie.


 
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